« Le Caire confidentiel » : une investigation solitaire à l’aube de la révolution égyptienne

L’inspecteur Nourredine (Fares Fares), homme solitaire et torturé, est chargé d’élucider l’assassinat d’une chanteuse célèbre survenu au sein d’un hôtel huppé du Caire, en Egypte. Il se rend rapidement compte que le puissant propriétaire de l’établissement (Ahmed Seleem), député et entrepreneur, proche du pouvoir du président Moubarak, à l’initiative de grands projets immobiliers pour bâtir le « Caire de demain » est mêlé à l’affaire.

Salwa (Mari Malek), femme de chambre soudanaise immigrée et exploitée, est le seul témoin de l’implication du propriétaire.

Le commissariat où travaille Nourredine clôt rapidement l’affaire, concluant au suicide. La jeune femme ayant été découverte égorgée, nous comprenons ainsi aisément que les policiers ont cherché à résoudre l’enquête le plus vite possible pour étouffer l’affaire et servir les intérêts des personnes haut placées liées au meurtre.

Mais Nourredine refuse d’en rester là et décide de continuer son enquête pour rétablir la vérité et la justice. Nous le suivons alors, récoltant progressivement des indices et se rapprochant dangereusement de la réalité dissimulée par les élites au pouvoir.

À travers cette lutte contre l’impunité sans limite des puissances économiques et politiques égyptiennes, le réalisateur Tarik Saleh nous livre un portrait saisissant de l’Egypte contemporaine, empreinte de corruption, où le crime et la violence font partis du paysage quotidien. L’avenir tout comme le présent des citoyens sont extrêmement incertains. Vivant dans des conditions économiques et sociales éprouvantes, ils côtoient des immigrés exploités. Le déficit démocratique se fait cruellement ressentir et les cicatrices laissées par un Etat destructeur sont bien visibles.

Tout au long du film, sont également dépeintes les prémices de la révolution égyptienne. S’inscrivant dans le contexte du Printemps arabe et faisant suite à la révolution tunisienne, celle-ci incarne une lutte pour plus de démocratie, de justice et une meilleure répartition des richesses. Les citoyens réclament de meilleures conditions de vie, plus d’emploi et de dignité. Le film se déroule moins de deux semaines avant le 25 janvier 2011, jour traditionnel de la « fête de la police » et première manifestation contre le régime du président Moubarak. Le Caire confidentiel prend donc place au sein d’un réel moment d’entre-deux qui précède l’explosion, où l’on a véritablement le sentiment que nous sommes arrivés dans une situation de saturation. Les citoyens sont partagés entre l’espoir, l’envie d’aspirer à mieux,de prendre en main leur destin et leurs craintes et inquiétudes quant à l’avenir et ce vers quoi se dirige le peuple. Tarik Saleh illustre ainsi un moment-clé de l’histoire égyptienne. Il nous permet de voir et de comprendre de l’intérieur, comme si nous y étions, l’Egypte contemporaine ainsi que les divers facteurs qui ont pu mener à la révolution.

Evitant les représentations simplistes ou binaires, le film saisit la complexité de chaque situation et de chaque personnage, à l’image de l’inspecteur Nourredine, héros romantique pétri de contradictions souhaitant rétablir la justice et profitant pourtant lui-même du système. Cela apporte une réelle crédibilité aux scènes, qualité d’autant plus louable que le réalisateur a été contraint de tourner au Maroc et non en Egypte. Le scénario avait pourtant été initialement soumis à la censure mais au dernier moment, la Sécurité de l’Etat a donné quatre jours à l’équipe pour quitter le pays, l’obligeant à filmer à Casablanca. Ce contretemps n’étant aucunement visible à l’écran, c’est pour le spectateur un dépaysement total, une immersion dans un autre pays avec une toute autre culture et histoire.

Inspiré de faits réels, le scénario fait directement référence à une affaire qui avait fait grand bruit en Egypte et accentué la montée des tensions annonciatrices de la révolution. Le 28 juillet 2008, la chanteuse libanaise Suzanne Tamim avait été retrouvée assassinée dans un palace à Dubaï (Emirats arabes unis). C’est son amant, un magnat de l’immobilier, député et proche de Moubarak, qui avait été reconnu coupable d’avoir engagé les services de sécurité de l’Etat pour tuer la jeune femme.

A travers l’enquête, c’est un véritable portrait de toutes les strates de la société égyptienne qui permet de mettre à nu la corruption, le népotisme et la violence qui semblent s’être infiltrés insidieusement depuis si longtemps qu’ils en deviennent presque naturels, comme allant de soi. Semblables à une gangrène, ils accentuent les inégalités et la pauvreté.

Tiraillée entre ses héritages et l’évolution à laquelle la modernité la fait tendre, la société égyptienne doit faire face à ses propres démons. Le Caire confidentiel permet également d’interroger les notions de morale, de justice et la mince frontière qui peut parfois les séparer.

Le film s’arrêtant juste avant le commencement de la révolution, elle nous apparaît comme irrémédiablement en marche mais le réalisateur laisse le spectateur aux prises de troublantes interrogations. Permettra-t-elle un réel changement ? Ne faut-il pas que « tout change pour que rien ne change » ?

Le Caire confidentiel, dont le titre fait référence au roman L.A. Confidential de James Elroy porté à l’écran en 1997, est un polar sombre et captivant à ne pas manquer, respectant toutes les règles du film noir classique.

Note : 4/5

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