Interview : Edwige Girard, le féminisme en société et en politique

Edwige Girard a 21 ans. Membre depuis plus d’un an, elle est désormais co-secrétaire générale de l’association Politiqu’elles. À l’occasion de la Journée pour les Droits de la femme, nous avons décidé de lui poser quelques questions sur sa vision du féminisme dans la société, et notamment en politique.

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Peter Rechou : Tu fais partie de l’association féministe Politiqu’Elles, lauréate du Prix EY 2016 et élue meilleure association de Sciences Po’. Peux-tu nous parler de son histoire ?

Edwige Girard : Elle a été fondée en 2013 par Fatima El Ouasdi et Alice Liogier, deux étudiantes de Sciences Po’ Paris, sur le fait qu’il y a très peu de femmes en politique. On a atteint les cent membres actifs et on est très suivi sur les réseaux sociaux. On a plusieurs projets en cours pour la présidentielle et les élections législatives, comme rencontrer toutes les équipes des candidats et dresser un rapport. Le but de notre initiative « Femmes 2017 », c’est de mettre la femme au cœur du débat présidentiel avec tout ce qui va avec : égalité des sexes, parité, etc.

PR : Vous faites partie des associations partenaires du mouvement « Sexisme pas notre genre », lancée par Laurence Rossignol. En quoi est-il important et qu’elles ont été vos actions ?

EG : Ce mouvement a été lancé en septembre par le Ministère des Droits des Femmes. Ça nous parait être important parce que ça recentre le débat sur le sujet. Que François Hollande crée ce ministère est déjà une avancée, quelques mois avant il n’y avait encore qu’un secréteriat général, et nous on fait en sorte que la question de la femme devienne centrale pour la fin du quinquennat. Nous avons rencontré la Ministre et son cabinet pour cette mobilisation, mais c’est surtout une initiative sur les réseaux sociaux.

PR : Aujourd’hui, en 2017, c’est quoi être féministe ?

EG : Même si certains combats ne sont plus les mêmes, ça reste la même chose qu’en 1968 : continuer de se battre pour l’égalité dans tous les domaines, que ce soit dans la politique, dans la sphère professionnelle ou dans la société, et faire en sortes que les clichés disparaissent.

« Plus on est nombreux, plus on est fort »

PR :  Malgré qu’ils aient apporté une facilité aux discriminations contre les femmes du fait de l’anonymat, beaucoup de choses se sont mises en place grâce à internet et les réseaux sociaux (des sites comme Paye Ta Shnek, dénonciation du cyber-sexisme, défenses des victimes). En quoi les nouvelles technologies ont fait avancer le féminisme ?

EG : Cela permet une dénonciation plus facile des comportements et des violences sexistes et de faire de la prévention à grande échelle, et particulièrement chez les jeunes qui sont les principaux utilisateurs. On peut toucher plus facilement les gens en relayant des images ou des chiffres, et ça permet de se retrouver entre féministes beaucoup plus facilement : plus on est nombreux, plus on est fort.

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PR : Il y a un système d’efforts à deux vitesses : à la télévision, par exemple, les gens dénoncent plus facilement le féminisme qu’avant et pourtant on continue de montrer une image dégradante de la femme, notamment dans la télé-réalité. Comment peut-on faire changer ça ?

EG : On continue de donner de l’importance à la parole de certaines personnes qui ne sont pas vraiment pertinentes et on veut dénoncer le sexisme, mais il y a toujours cette empreinte culturelle assez misogyne. C’est très difficile de faire changer ça du jour au lendemain parce que ces émissions font de l’audience donc on continue de les diffuser.

« C’est tellement banalisé que ça ne parait pas être une violence sexiste »

PR : Ce qui est contradictoire, c’est que ce sont des jeunes qui regardent ces émissions alors que ce sont les plus informés, notamment grâce aux réseaux sociaux. Ils sont victimes et témoins du sexisme mais y participent.

EG : Je pense que les gens qui regardent ce genre de choses ne sont pas les plus sensibilisés au féminisme et ne vont pas voir le sexisme là-dedans. C’est tellement banalisé que ça ne parait pas être une violence sexiste, ce n’est pas comme un mec qui donne un coup de poing à sa compagne où la plupart des gens vont directement l’assimiler à de la violence.

PR : Vous avez rencontré pratiquement tous les cabinets des candidats aux différentes primaires et vous avez fait la demande de rencontrer tous les candidats à la présidentielle. Que faut-il retenir de ces échanges ? 

EG : On ne rencontre pas directement le candidat ou les personnes qui sont au premier plan médiatique, ils délèguent ces questions à des personnes qui ne sont pas mises en lumière. Ils nous disent tous que le droit des femmes est une question très importante, mais quand on y regarde de plus près, ça n’a pratiquement aucune place dans les programmes alors que ça devrait être une question centrale.

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PR : Cécile Duflot a été huée et sifflée par des députés à l’Assemblée Nationale parce qu’elle portait une robe. Penses-tu que l’exemplarité politique est essentielle dans le combat féministe ?
EG : Il y a des politiques qui considèrent que l’arsenal législatif est assez fort, mais s’il n’y a pas cette exemplarité politique, les citoyens ne peuvent pas l’être. S’ils voient qu’en haut ils ne sont pas exemplaires, pourquoi eux le seraient-ils ?

« Si on empêche le planning familial d’exister, c’est tout le droit à l’avortement qui est remis en cause »

PR : Donald Trump a dernièrement mis un frein considérable au droit à l’avortement en interdisant sa subvention par des associations. Ce combat-là, en France, on peut dire qu’il est gagné depuis le 17 janvier 1975 (loi Simone Veil). Selon toi, est-ce qu’il pourrait un jour être en danger, même chez nous ?

EG : Je pense qu’il n’est pas gagné. On a le droit d’avorter en France et on a le droit à la contraception, mais ce n’est pas pour autant acquis. Certes, le droit à l’IVG est plus facile chez nous qu’aux Etats-Unis ou dans d’autres pays, mais quand on voit que tous les ans il y a des manifestations contre cela, et que des associations comme Marche pour la vie sont toujours au poste, c’est inquiétant. Marion Maréchal-Le Pen a déclaré vouloir couper les subventions, notamment du planning familial ; et même si elle n’en a pas forcément le pouvoir, son parti est quand même très haut dans les sondages. Si on empêche le planning familial d’exister, c’est tout le droit à l’avortement qui est remis en cause.

PR : En pleine campagne présidentielle, qu’est-ce que tu attends des politiques en matière de droit des femmes et d’égalité des sexes ?

EG : Avec Politiqu’elles, nous avons fait plusieurs propositions aux candidats. Je pense qu’il faut constitutionaliser le droit à l’IVG, c’est un droit qui est fragile. Il faut un arsenal législatif puissant contre le harcèlement, qu’il soit de rue, moral ou sexuel, ou contre le cyber-sexisme et le cyber-harcèlement. Il faudrait peut-être remettre l’ABCD de l’égalité dans la petite enfance pour lutter contre l’égalité de genre dès le plus jeune âge.

« On se rend très vite compte que les gens ne sont pas du tout au courant »

PR : Quels sont les moyens réels aujourd’hui d’une association comme la vôtre ? Par quels moyens passez-vous ?

EG : En organisant des conférences, des campagnes de mobilisation et des actions militantes. Par exemple, on fait des micros-trottoirs où l’on pose des questions à des gens sur ces sujets et l’on se rend très vite compte que les gens ne sont pas du tout au courant. Il y a aussi des actions coups de poings, comme celles des Femens, même si ça ne veut pas dire que je cautionne. Avec Politiqu’elles, on essaye d’être présents dans la sphère politique, de leur rappeler qu’on est toujours là, qu’on veille sur ce qu’ils font et de leur donner des idées.

PR : Notre site s’appelle Demain Lucien. Pour toi, demain ça sera comment ?

EG : J’espère qu’il y aura moins de misogynie dans la société, qu’il y aura un changement culturel et générationnel qui va faire que l’on ne se moquera plus de l’oppression que vivent les femmes au quotidien, une prise de conscience généralisée en fait. Mais je suis quelqu’un d’assez pessimiste, même si on avance vers quelque chose de mieux et que la société est meilleure qu’au début du XXème siècle, il y a encore tellement de travail à faire que, pour moi, ce n’est pas en cinquante ans que cela va se régler.

PR : Donc en 2067, ça ne sera pas mieux ?

EG : Effectivement, ces cinquante dernières années, c’est là où on a eu le plus d’avancées pour les droits dans l’Histoire de l’humanité… J’espère que ce sera encore mieux dans cinquante ans.

Propos recueillis le 06 janvier 2017 par Peter RECHOU.
Toute reproduction interdite sans la mention Demain Lucien.
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