Interview : Christine Boyard, déléguée départementale aux droits des femmes

Pour cette journée de lutte contre les violences à l’égard des femmes, nous avons interviewé Christine Boyard, déléguée départementale aux droits des femmes et à l’égalité entre les femmes et les hommes à la préfecture de l’Essonne . Cet entretien nous a permis de mieux comprendre les politiques publiques mises en place pour l’élimination de ces violences, le rôle de l’État et les moyens donnés.

« Le chemin est encore long à parcourir. »

Julien Durovray: Les droits des femmes et la lutte contre les violences faites aux femmes font de plus en plus parler, notamment dans les médias. Est-ce-que vous sentez que ces sujets préoccupent plus qu’il y a quelques années ?

Christine Boyard: Je suis à ce poste depuis un an et je faisais quelque chose de radicalement différent avant. J’étais concernée par les droits des femmes en tant que personne et par intérêt. J’ai donc du mal à avoir du recul là-dessus. Ce que je vois c’est qu’on en parle d’avantage dans la presse mais le chemin est encore long à parcourir. Les mentalités et l’état d’esprit n’a pas l’air de s’arranger avec la nouvelle génération.

J.D: Concrètement, qu’est-ce que le gouvernement met en place pour lutter contre ces violences ?

C.B: Parmi les mesures phares mises en place jusqu’à présent, il y a notamment le « téléphone grave danger ». C’est un téléphone que peuvent actionner les victimes qui sont désignées comme étant très menacées par le Parquet. Elles détiennent ce téléphone pour une période limitée. En appuyant sur une touche, les forces de police viennent intervenir. C’est une mesure de protection très concrète et qui marche très bien.

J.D: Ce téléphone grave danger est mis en place dans toute la France ou juste dans l’Essonne ?

C.B: C’est dans toute la France depuis l’année dernière mais certains Procureurs ne l’ont pas encore tout à fait mis en place. Dans l’Essonne, ce dispositif est mis en place depuis déjà 3 ans. Il y a une vraie mobilisation, aussi bien des services de l’État que du Conseil Départemental. Le Conseil Départemental finance à lui tout seul 6 appareils. Il y a aussi un grand travail des associations qui accompagnent les victimes.

« J’essaie de mettre autour de la table des acteurs qui ne se parlent pas toujours. »

J.D: Quel est votre rôle à l’échelle du département ? Quelle est la politique mise en place ?

C.B: Mon rôle est, de façon large, d’impulser les politiques publiques pour l’égalité entre les femmes et les hommes. Ça concerne globalement deux grands pôles : l’accès aux droits et la protection contre les violences, mais aussi tout ce qui est égalité dans le monde professionnel, associatif, politique…etc.

Mon rôle est de coordonner les acteurs et de lancer des actions publiques ou des événements pour faire un peu de bruit sur ces questions.

Pour la coordination, j’essaie de mettre autour de la table des acteurs qui ne se parlent pas toujours : des services de l’État, des collectivités, des associations sur des thèmes comme la prostitution par exemple, qui est un grand sujet à l’ordre du jour. Nous lançons des formations pour des professionnels qui peuvent être en contact de prostituées vulnérables. C’est un exemple très concret.

J.D: Est-ce qu’il y a assez de moyens (matériels ou financiers) pour lutter contre les violences faites aux femmes ? Et est-ce-que vous aimeriez d’autres choses en particulier ?

C.B: Les moyens ne sont pas du tout suffisants. Le budget du Ministère des droits des femmes est un des plus petits budgets de l’État. Un de nos plus grand souhait serait davantage d’hébergements pour les femmes victimes de violences. Nous sommes vraiment en sous-capacité. Quand on n’a pas de place, on est obligé d’appeler le 115 et elles sont envoyées avec leurs enfants dans un hébergement collectif d’urgence à Étampes. Comme c’est très inconfortable et difficile à vivre, certaines retournent chez leur conjoint violent.

« Parfois, les femmes ne se sentent même pas victimes. »

J.D: Un phénomène grandi avec l’omniprésence des réseaux sociaux, le cybersexisme. Est-il plus difficile à combattre ? Y-a-t-il des mesures prises contre ce dernier ?

C.B: Effectivement c’est compliqué mais nous mettons en place des actions de sensibilisation auprès des jeunes dans les établissements scolaires. Nous souhaiterions aussi développer ces sensibilisations dans le périscolaire telles que les associations sportives où les jeunes seront peut-être plus à l’écoute de ce qu’on leur dit que lorsque c’est dans le cadre scolaire. C’est un cadre un peu moins formel. Dans le cadre de leurs loisirs, nous pourrions avoir plus de dialogue et plus de possibilité de réfléchir avec eux. Ils pourraient prendre conscience de ces phénomènes anormaux et s’indigner. Je crois beaucoup à la capacité des jeunes à s’indigner contre des situations. Je pense que la réflexion en groupe amène toujours à des réflexions sur leur propre conduite.

Malheureusement, c’est mené de manière ponctuelle par des associations qui manquent de moyens. C’est un vœux énorme de lutter contre ce cyber-sexisme.

Le Centre Hubertine Auclert a lancé une vaste compagne sur ce sujet. Ils proposent des séances de « théâtre forum » et interviennent dans les écoles qui demandent. Ils font réagir les jeunes par des mises en scène fictives. Ils prennent chacun un rôle et doivent réagir dans des situations. Ça marche très bien.

J.D: Les femmes ont souvent du mal à en parler, à dénoncer leur agresseur. Selon vous, pourquoi ?

C.B: Le plus souvent, elles sont dans un phénomène d’emprise, elles vivent constamment dans la peur et sont dans un cycle de violence. L’idée d’aller en parler à l’extérieur leur fait peur, elles se disent qu’elles vont subir d’autres violences. Il y a aussi un sentiment de honte qui se développe car le conjoint violent leur démontre souvent leur faiblesse, les dénigre. C’est un lavage de cerveau, à force d’entendre qu’elles sont nulles, elles finissent par y croire elles-mêmes.

Parfois, elles ne se sentent même pas victimes. C’est un long cheminement avant de leur faire comprendre que ce n’est pas normal et qu’elles ne méritent pas ces coups. Leur faire comprendre peut s’avérer très difficile.

Chez les 16-25 ans notamment, la violence est complètement banalisée et elles n’osent pas aller vers les institutions, les associations car elles pensent que c’est normal et que rien ne changera.

« Il faut un suivi social et psychologique au plus près. »

J.D: Est-ce-qu’il y a tout de même de plus en plus de femmes qui franchissent le pas ? La parole s’est-elle libérée ?

C.B: Grâce aux campagnes médiatiques, il y en a quand même plus. Il y a un numéro d’appel national, le 3919. Il faut bien le retenir et le dire à tout le monde ! Quand une femme est victime de violence, il faut lui dire d’appeler ce numéro. Il est géré par des écoutantes qui pourront les envoyer vers des associations locales afin de les aider à libérer la parole.

J.D: Y-a-t-il un travail en lien avec les auteurs de ces violences ?

C.B: Oui et c’est d’ailleurs un des leviers. On sait que les auteurs, une fois séparés de leur femme victime, en retrouvent une autre et recommencent. La Parquet d’Evry travaille déjà depuis plus de 10 ans sur des stages de responsabilisation des auteurs. L’idée est de les amener à un suivi thérapeutique et psychologique. Il existe aussi des stages avec plusieurs auteurs dans lesquels ils expliquent pourquoi ils en sont là. Au départ, ils ont tendance à minimiser leurs actes avant d’en prendre conscience petit à petit. Suite à ces stages, le taux de réitération est assez faible.

Souvent, les auteurs des violences ont été dans leur enfance témoin de violences conjugales ou ont subi eux-mêmes des violences intrafamiliales. C’est souvent des personnes vulnérables ou en souffrance.

J.D: Quelles sont les avancées notables ces dernières années ? Est-ce-que les dispositifs mis en place ont déjà porté leurs fruits ? Avez-vous des éléments statistiques (nombre de plaintes de victimes, femmes relogées…) ?

C.B: Il y a plus de plaintes car les femmes en parlent plus. Pour les avancées, nous avons obtenu une vingtaine de places d’hébergement cette année en Essonne. En tout, nous avons 90 places d’hébergement d’urgence mais ces places correspondent à un nombre de lits et non au nombre de femmes qu’il est possible d’accueillir. Si une mère vient avec ses trois enfants, cela fait quatre places prises. J’insiste sur le fait qu’il faut absolument que ça soit de l’hébergement dédié car les femmes qui ont subi des violences ne peuvent pas être mélangées avec d’autres publics. Elles sont dans une situation qui ne leur permet pas d’être mélangées, il leur faut un suivi psychologique et social au plus près.


Propos recueillis par Julien Durovray.
Toute reproduction interdite sans la mention Demain Lucien.
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