Interview : Anna Cuxac, journaliste et community manager du magazine Causette

À l’occasion de la journée internationale pour l’élimination de la violence à l’égard des femmes, nous avons rencontré Anna Cuxac, 27 ans, journaliste et community manager du magazine Causette depuis 2014. Avec elle, nous parlons de sexisme, du rôle de la société et d’engagement.

« Est-ce que le sexisme augmente en nombre ou est-ce que l’on s’en aperçoit plus ? »

Peter Rechou : Causette est un magazine féminin. Est-il féministe ?

Anna Cuxac : Nous n’avons jamais eu à nous revendiquer ainsi. Très naturellement, c’est ce qui ressort de notre ligne éditoriale mais nous n’avons jamais employé ce mot pour nous dénommer nous-même.

P.R : Depuis un certain temps, on entend parler d’un cybersexisme complètement libéré et anonyme. En tant que community manager, vous devez être confrontée à ça tous les jours.

A.C : Non, je ne suis pas du tout confrontée à ça tous les jours puisqu’il n’y a pas de sexisme dans la communauté des lectrices de Causette. Par contre, il arrive qu’on en voit sous nos yeux et sur nos réseaux sociaux. Comme vendredi dernier où des internautes se sont élevés contre une « gameuse » de 16 ans. Elle a été victime d’un harcèlement sexiste, ils l’ont insultée, traitée de « pute », menacée physiquement. Là, en tant que community manager de Causette, j’ai retweeté des exemples d’harcèlement et de sexisme en dénonçant ces actes. Il s’en est suivi des conversations complètement stériles avec des personnes que j’accusais de cybersexisme et qui ont fini par m’insulter.

P.R : Constatez-vous que ce phénomène à tendance à augmenter ou diminuer ?

A.C : J’ai l’impression que ça augmente… Mais est-ce qu’il augmente en nombre ou est-ce que l’on s’en aperçoit plus car on est plus alerte sur la question, on fait plus attention et on est plus nombreux à relayer et dénoncer ce cas ? Il n’y a que quelques années que l’on a posé des mots sur ce phénomène, mais en réalité il a existé dès la création d’internet. Internet étant un reflet de notre société, il y a forcément à boire et à manger dessus : du cybersexisme, du racisme, de l’antisémitisme, etc. En posant un mot sur le phénomène, cela rend plus visible la chose et l’on a l’impression que c’est plus massif parce que l’on s’empare du sujet.

« Globalement, les choses ne sont pas du tout satisfaisantes. »

P.R : Pensez-vous qu’il y a plus de personnes qui prennent la défense des victimes ?

A.C : Oui, il y a des associations et des événements qui se créent. Notamment avec des campagnes de communication, comme celle du Centre Hubertine Auclert dans les collèges et les lycées, autour du harcèlement en ligne et du cybersexisme en particulier. J’espère que cela créé du dialogue dans les classes, que ça fait écho. Plus on en parle, plus on donne aux gens des armes pour mettre des mots dessus, donc de comprendre et d’agir derrière. Et par ailleurs, comme c’est couplé avec la lutte contre le harcèlement scolaire, je pense que l’on en parle de plus en plus.

P.R : Pensez-vous qu’il y a assez de mesures contre le sexisme ? Qu’attendez-vous comme moyens supplémentaires ?

A.C : Globalement, les choses ne sont pas du tout satisfaisantes. En termes de législation, la loi qui protège des atteintes racistes, antisémites ou homophobes ne prend pas du tout en compte cette question de sexisme. Il est un peu le grand impensé de cette loi contre les diffamations et l’atteinte à la dignité des personnes. Le gouvernement s’appuie sur des campagnes de communication mais ne compte pas légiférer le cybersexisme. On s’en était rendu compte lorsqu’on avait voulu faire un papier sur « Amine Mojito » : on avait beau signaler les vidéos et ses propos tenus sur sa page Facebook en public, il n’y avait jamais eu aucun retour sur l’action de la police ou de la plateforme chargée de recenser toute la délinquance sur internet. Ils ont l’air bien démunis.

« Il faut que la société change : on a la télé que l’on mérite. »

P.R : La télévision montre souvent une image dégradante de la femme. Pensez-vous que cela changera un jour et par quels moyens ?

A.C : Encore une fois, la télévision n’est que le reflet de notre société. Pour que cela change, il faut que la société change. C’est un mouvement de fond et qui prend du temps. Mais si l’on prend l’après 1945, les évolutions des droits des femmes ont été fulgurantes après des millénaires très compliqués pour les femmes. Il y a des lois et le CSA est censé épingler les images et les propos dégradants pour les femmes. Il y a des gardes fous qui ne sont pas très élaborés, il faut d’abord que la société change : on a la télé que l’on mérite.

P.R : Dernièrement, la robe qui avait valu à Cécile Duflot d’être huée et sifflée par des députés à l’Assemblée Nationale est entrée au Musée des Arts Décoratifs à l’occasion de l’exposition « Tenue correcte exigée, quand le vêtement fait scandale ». Pensez-vous que les avancées sont impossibles sans une exemplarité politique ?

A.C : Sur pleins de sujets, la société civile est en avance sur les hommes et les femmes politiques. Mais ce sont des vases communicants : plus il y aura de progressistes parmi les politiques, plus il y aura d’avancées. Mais, une fois de plus, ils sont le reflet de notre société. C’est un mouvement de fond de la société qui doit se mettre en œuvre plutôt que d’attendre les changements de notre classe politique qui est ce qu’elle est : vieillissante, majoritairement masculine, plutôt blanche et très privilégiée. On devrait pouvoir attendre l’exemplarité, mais on va attendre longtemps si on ne compte que sur eux.

« Les gens sont beaucoup plus nombreux à être féministes qu’ils ne le croient »

P.R : On entend parfois que le féminisme est une idée de bobos, de « bien-pensants » ou encore de « l’élite parisienne ». Qu’avez-vous à répondre à ceux qui affirment cela ?

A.C : Pour travailler chez Causette, je trouve qu’il y a énormément de choses qui se développent ailleurs qu’à Paris. Sans faire de sociologie, on pourrait dire que le féminisme est une idée théorisée avant tout dans des milieux sachants, donc concentrés dans les centres urbains et les capitales. Il y a peut-être des groupes sociaux plus sensibles à la question du féminisme, à savoir les gens qui ont fait des études, mais si le féminisme se comprend comme la définition qui est selon moi la bonne, c’est-à-dire l’aspiration à l’égalité entre les femmes et les hommes, alors il y a énormément de gens qui le sont peut-être même sans mettre le doigt sur cette notion. Ils sont féministes presque malgré eux, sans le savoir en tout cas. Tant pis si le petit patron qui fait en sorte que ses salariées femmes puissent bénéficier du même salaire que les hommes ne se revendique pas féministe, le fait est qu’il l’est. En vérité, le terme fait peur parce qu’il y a des gens qui ont fait en sorte que ça se passe comme ça. Mais je pense que les gens sont beaucoup plus nombreux à être féministes qu’ils ne le croient.

P.R : Est-ce que Causette a d’autres engagements que le féminisme ?

A.C : L’environnement, l’écologie, l’accueil des réfugiés et le bien commun. On a une réelle aspiration à ce que le progrès fasse son chemin dans la société.

P.R : Il y a une rubrique « Les Quiches » dans votre magazine et sur votre site internet. Pouvez-vous m’expliquer de quoi il s’agit ?

A.C : C’est la rubrique phare de notre magazine, j’en suis la responsable depuis le mois de septembre. C’est l’une de nos rubriques les plus anciennes, elle est l’identité du magazine car elle est originale dans la presse française. L’idée est qu’on nous prend pour des quiches. Ce sont des billets très informés car on fait un réel travail sur l’information, mais avec un point de vue et un ton sarcastique, drôle ou ironique accompagnés de dessins de presse. C’est le regard de Causette sur des sujets qui nous ont mis en colère, fait réagir et qui ne nous laissent pas indifférents. L’idée est d’y apporter un point de vue qui passe par la satire parce qu’on touche mieux les gens avec de l’humour plutôt que par la simple prise de position.

« J’ai réussi à infiltrer une réunion d’information d’un groupe anti-IVG »

P.R : Étiez-vous autant engagée avant d’entrer chez Causette ?

A.C : Non, je ne pense pas que je l’étais. Je me disais certainement féministe avant d’entrer chez Causette mais je n’étais pas militante. Je ne le suis toujours pas, mais je me suis rendu compte que j’étais complètement en adéquation avec la ligne générale du magazine et c’est très agréable d’être en accord avec la ligne éditoriale du journal d’opinion pour lequel on travaille. Disons que j’essaye, à ma portée, de faire avancer des choses.

P.R : En tant que journaliste, quel est l’article que vous avez préféré écrire ou dont vous êtes la plus fière ?

A.C : Celui dont je suis le plus fier est un article que j’ai fait cet été. J’ai réussi à infiltrer une réunion d’information des « Survivants » (groupe anti-IVG, ndlr). C’était début juin, ils préparaient leur happening du lendemain à Beaubourg. Ils ont passé deux heures de leur temps à se donner des consignes sur la façon de s’adresser aux médias et aux journalistes, avec tous les éléments de langage afférant à la chose. En tant que journaliste, c’est assez jouissif et drôle d’assister à ça.

Ensuite, j’ai essayé de démonter et de déstabiliser leur argumentation et leur façon de militer contre l’IVG, à savoir « nous sommes les survivants des avortements qui se passent en France depuis 1975, et nos frères et nos sœurs avortés nous manquent. » J’ai interviewé une psychologues du deuil et une psychanalyste transgénérationnelle avec qui j’ai pu démonter l’argument fallacieux du frère ou de la sœur qui n’est pas né.

 P.R

Le centre Hubertine Auclerc : http://www.centre-hubertine-auclert.fr/
L’article « Les « survivants », la nouvelle intox des anti-IVG » est à retrouvé dans le Causette Numéro 69 de juillet 2016.
www.causette.fr / @CausetteLeMag / Causette
Crédit photo : ©Magali Corouge
Toute reproduction interdite sans la mention Demain Lucien.
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